Ce billet est un commentaire de l’interview de l’écrivain et philosophe critique, Eric Sadin accordée au journal libération au sujet de son nouvel ouvrage (La silicolonisation du monde : L’irrésistible expansion du libéralisme numérique, L’échappée, coll. « Pour en finir avec », 2016). Dans cet ouvrage, il  dénonce «l’esprit de la Silicon Valley» comme une entreprise de «colonisation» du monde.

Je retiendrai uniquement deux aspects de l’interview qui m’ont marqué : 1) la place de l’homme dans ce processus de «colonisation» et  2) l’esprit start-up qu’il qualifie de nouvelle utopie économique et sociale de notre temps, et l’assimile à de la «sauvagerie entrepreneuriale» et l’irresponsabilité des cerveaux de la Silicon Valley à de la «criminalité en sweat-shirt».

La place de l’homme

A la question de savoir si le but de la prise de décision par des machines est de « disqualifier» l’homme, il affirme :

Ce n’est pas la race humaine qui est en danger, mais bien la figure humaine dotée de la faculté de jugement et de celle d’agir librement et en conscience. Car c’est bien notre pouvoir de décision qui va peu à peu être dessaisi au profit de systèmes supposés omniscients et plus aptes à décider du «parfait» cours des choses dans le meilleur des mondes.

Je suis d’accord avec lui car tout est fait pour nous simplifier la vie afin d’en améliorer sa qualité, alors se produit en nous une sorte de dépendance maladive. Notre téléphone intelligent ne nous quitte plus, il nous assiste du lever au coucher et même pendant le sommeil, il doit aussi numériser la façon dont on se couche afin d’améliorer aussi bien les positions que la durée du sommeil. Nous sommes dépendants des algorithmes qui régulent nos vies sociales, qui nous proposent des vérités présupposées et qui par la force des choses titillent notre libre arbitre pour définitivement nous rendre addictifs.

La «sauvagerie entrepreneuriale»

La start-up, c’est la nouvelle utopie économique et sociale de notre temps. N’importe qui, à partir d’une «idée», en s’entourant de codeurs et en levant des fonds, peut désormais se croire maître de sa vie, «œuvrer au bien de l’humanité», tout en rêvant de «devenir milliardaire». Or, à y regarder de près, le mythe s’effondre aussitôt. La plupart des start-up échouent rapidement.

Dans mon pays, lorsque l’on demandait à un jeune, ce qu’il voulait faire dans le futur, il répondait tout de suite, je serai footballeur! Ceci  parce qu’il y avait à longueur de journée, une communication exagérée concernant  les gains des footballeurs. Aujourd’hui, si l’on pose la même question aux jeunes collégiens ou étudiants universitaires, il s’agira probablement  de créer leur propre start-up, pourtant si l’on s’accorde avec les chiffres ci-après, l’on peut dire que les réussites ne sont pourtant pas garanties à 100%.

Canada : 60 % de taux d’échec dans les 5 premières années. Source: Statistique Canada (PALE)

France : 49,5 % de taux d’échec dans les 5 premières années. Source : Insee

Tunisie : 39 % de taux d’échec dans les 2 premières années. Source : BTS (Banque Tunisienne de Solidarité)

Les Pays-Bas : 50 % de taux d’échec dans les 5 premières années. Source : CBS (Statistics Netherlands)

Etats-Unis : 50 % de taux d’échec dans les 4 premières années. Source : US Census Bureau (BITS)

Ces statistiques montrent bien qu’Eric Sadin a raison d’insister sur la chimère de la richesse qui est véhiculée par «l’esprit silicon valley». L’avenir de la start-up est hypothétique à certains égards. Il affirme également que :

Pour les employés de la start-up, le régime de la précarité prévaut. Une pression terrible est exercée par le fait de l’obligation rapide de résultat. Et on offre des stock-options qui, sous couvert d’intéressement à de futurs profits hypothétiques, évitent de rémunérer convenablement les personnes. Le technolibéralisme a institué des méthodes managériales laissant croire que chacun peut librement s’y épanouir. En réalité, tout est aménagé afin de profiter au maximum de la force de travail de chacun.

La start-up pulvérise la hiérarchie, précarise les employés, d’ailleurs ce jeune de Berlin raconte son expérience comme employé d’une start-up berlinoise où il fait état de ce que les start-up permettent d’enrichir rapidement leurs fondateurs sans capital de départ en attirant des investisseurs gourmands et pressés, sans se soucier des employés, allant jusqu’à les « chinoiriser » c’est-à-dire leur demandant de travailler sous des conditions inhumaines.

Les start-up offrent des avantages tels que les perspectives d’évolution, l’ambiance décontractée, une flexibilité dans le travail et surtout l’opportunité d’apprendre beaucoup et rapidement. Toutefois ces avantages contrastent avec une précarité de l’employé relative au temps de travail, à la rémunération et surtout à la sécurité sociale.

Pour finir Eric s’étonne de l’aveuglement des citoyens:

le technolibéralisme relève de la criminalité, non pas en col blanc, mais en hoodie [sweat-shirt à capuche, ndlr]. Et pourtant ce modèle est partout célébré. Mais comment un tel aveuglement est-il possible ?

Je pense que cet aveuglement est dû à la forte communication à deux niveaux qui est faite autour de l’«esprit silicon valley», d’une part,  les produits qui en sont issus sont nos assistants ou compagnons quotidiens (smartphone, téléphones, tablette, médias sociaux, réseaux sociaux et autres applications internet du web 2.0) qui arrivent à changer les usages et la façon de vivre au quotidien : de se nourrir, de voyager, travailler, aimer, etc.., deuxième, il faut ajouter à cela la communication sur les avoirs de dirigeants de ces start-up  qui font rêver les jeunes.

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